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Blé dur wallon : le climat change, les chaînes de valeur doivent s’anticiper

14 octobre 2026


Le changement climatique bouleverse les conditions de production agricole. Il constitue une menace, mais modifie aussi la carte des possibles. Le blé dur, historiquement cultivé dans les régions méditerranéennes, pourrait ainsi trouver progressivement sa place en Wallonie. Les travaux menés ces dernières années montrent toutefois qu’entre la possibilité de produire une nouvelle culture et la construction d’une activité économique durable, il existe une étape essentielle : bâtir une véritable chaîne de valeur.

La transition se prépare longtemps à l’avance

Le climat a déjà changé et continuera à évoluer. Mais une chaîne de valeur agricole et alimentaire ne se construit pas en quelques saisons. Entre les premiers essais agronomiques, la sélection des variétés, l’apprentissage des itinéraires techniques, l’adaptation des outils de transformation et la structuration des débouchés, plus de dix années peuvent être nécessaires.

Il faut donc apprendre à regarder simultanément la menace et les opportunités liées au changement climatique, et surtout commencer suffisamment tôt à expérimenter.

Le blé dur en est une bonne illustration. Les premiers essais variétaux wallons ont débuté dès la saison 2018-2019 en agriculture conventionnelle. À partir de 2022, un réseau d’essais en agriculture biologique est venu compléter cette démarche. Les travaux menés notamment par le CRA-W, le CARAH et le CPL-Végémar ont permis d’évaluer les variétés et leurs comportements dans plusieurs contextes agricoles wallons.

Deux projets complémentaires ont ainsi permis de travailler sur les systèmes conventionnels et biologiques. Le projet porté par le CRA-W, « Soutenir le développement d’une nouvelle filière basée sur la production de blé dur en Wallonie », a notamment contribué au développement des références en agriculture conventionnelle, tandis que le second projet coordonné par Biowallonie s’est plus spécifiquement intéressé à la « relocalisation » du blé dur biologique.

Cette complémentarité nous semble particulièrement intéressante : la transition ne gagnera rien à opposer les réseaux agricoles ou les modèles de production. Elle progressera par l’expérimentation, la comparaison des résultats et la circulation des connaissances entre les différents systèmes.

L’expérimentation agronomique est une étape incontournable

Ce travail rappelle aussi l’importance du temps scientifique.

Avant d’envisager le développement d’une nouvelle production, il faut tester des variétés, confronter les résultats de plusieurs années contrastées sur le plan climatique, mesurer les rendements, observer la résistance au froid et aux maladies, analyser la qualité technologique du grain et adapter les itinéraires culturaux.


Les essais conduits dans le cadre des deux projets ont permis de faire progresser considérablement les connaissances sur la culture du blé dur en Wallonie. Une trentaine de variétés provenant de différents pays européens ont ainsi pu être testées durant plusieurs saisons à la fois en agriculture conventionnelle et biologique.   

Cette accumulation de données est fondamentale. Une année d’essai peut donner une indication ; plusieurs campagnes permettent de commencer à construire une référence. Et dans un contexte climatique de plus en plus variable, cette capacité à expérimenter dans la durée devient encore plus importante.

Il faut donc souligner la qualité du travail réalisé par les équipes scientifiques, techniques, agricoles et industrielles mobilisées. Les conclusions du dossier ont le mérite de ne pas simplifier la réalité : elles identifient à la fois les potentiels, les limites, les conditions de réussite et les questions qui doivent encore être travaillées.

Le rendement compte. Mais pas seulement.

Une nouvelle culture ne pourra évidemment s’installer durablement que si elle atteint une réalité économique.

Le choix de la variété, sa place dans la rotation, la fertilisation, la maîtrise des maladies ou encore les conditions de récolte influencent directement le rendement, la qualité et le risque pris par l’agriculteur.

L’objectif est donc de trouver les variétés et les itinéraires permettant de combiner rendement, qualité technologique, résilience et utilisation efficiente des intrants et des ressources.

Mais le blé dur rappelle également une réalité essentielle : le rendement au champ n’est qu’une partie de l’équation.

Tous les blés ne font pas de bonnes pâtes

Le blé dur est une culture à débouché alimentaire spécialisé.

La teneur en protéines, la vitrosité du grain, le mitadinage, la qualité du gluten, la couleur ou encore le comportement à la transformation déterminent directement la qualité de la semoule et des pâtes. La valeur du grain dépend donc non seulement de la quantité produite mais aussi de son aptitude à être transformé.

Cela impose un dialogue beaucoup plus étroit entre agronomes, agriculteurs et transformateurs.

Le choix d’une variété ne peut pas se faire uniquement sur son potentiel de rendement. Il doit également intégrer les attentes du meunier et du fabricant de pâtes. Inversement, les acteurs de la transformation doivent comprendre les contraintes agronomiques et la variabilité inhérente à une production agricole.

C’est précisément cette connexion entre le champ, la transformation et le marché qui permet de créer de la valeur.

Pourquoi parlons-nous de « chaîne de valeur » plutôt que seulement de « filière » ?

Chez Wagralim, nous utilisons volontairement de plus en plus l’expression « chaîne de valeur ».

Le terme filière décrit utilement l’enchaînement des acteurs et des activités. Mais la notion de chaîne de valeur met davantage l’accent sur la finalité économique : comment chaque étape, depuis la production primaire jusqu’au consommateur, contribue-t-elle à transformer une matière agricole en un produit ayant davantage de valeur ?

Produire une céréale et la vendre au bord du champ expose encore largement l’agriculteur au marché des commodités.

Créer de la valeur suppose au contraire de relier production agricole, collecte et stockage, première transformation, transformation alimentaire, développement des produits, distribution et marchés finaux.

L’analyse réalisée dans le projet l’illustre clairement : une part importante de la valeur finale se construit dans les étapes de mouture, de transformation et de commercialisation, alors que le risque initial de production reste largement supporté par l’agriculteur.

Pour Wagralim, relocaliser ne signifie donc pas uniquement produire davantage en Wallonie. Cela signifie construire davantage de valeur en Wallonie.

Passer de l’expérimentation à la chaîne de valeur

Les résultats disponibles ne signifient pas qu'une chaîne de valeur du blé dur est aujourd'hui totalement constituée.

Ils permettent en revanche d’en identifier beaucoup plus précisément les conditions de réussite : disposer d’une production agricole suffisante en quantité et en qualité, maîtriser la mouture, assurer une transformation régulière et accéder à des marchés capables de valoriser le produit.

La prochaine étape est dès lors autant organisationnelle que technique.

Producteurs, agronomes, chercheurs, collecteurs, meuniers, fabricants de pâtes et acteurs des marchés doivent continuer à travailler ensemble sur les variétés, les critères de qualité, les volumes, les prix, les investissements et les débouchés.

Le dossier de clôture le formule très clairement : la priorité est maintenant de passer d’une logique d’essais à une logique de chaine de valeur. Nous y ajouterions : transformer progressivement cette filière en chaîne de valeur structurée, économiquement viable et créatrice de valeur pour chacun de ses maillons.

Un travail collectif à saluer

Ces résultats sont le fruit d'un travail particulièrement riche associant compétences agronomiques, scientifiques, techniques et économiques.

Wagralim tient à féliciter l’ensemble des partenaires pour la qualité du travail réalisé, la rigueur de l’expérimentation et la pertinence des conclusions. La valeur de ce type de projet réside précisément dans sa capacité à confronter les hypothèses au terrain et à restituer les résultats sans masquer les difficultés restant à résoudre.

Les deux projets montrent aussi combien la collaboration entre organismes scientifiques, structures d’accompagnement, agriculteurs et entreprises de transformation est indispensable lorsqu’il s’agit de préparer les chaînes de valeur alimentaires de demain.

Ces travaux s’inscrivent dans le cadre des projets wallons de relocalisation de l’alimentation, soutenus par la Wallonie dans le cadre du Plan de relance et suivis par le SPW – Direction du Développement durable, auxquels Wagralim a contribué.

Parmi les acteurs impliqués figurent notamment le CRA-W, le CARAH, le CPL-Végémar, Biowallonie, le Moulin de Tongrinne et Goffard Sisters – Les Pâtes des Frangines, la SCAM, Land Farm & Me, Les Moulins du Val dieu.

Wagralim a également contribué aux travaux sur les dimensions de marché et de chaîne de valeur, notamment par une étude B2C sur la perception et la consommation du blé dur, reprise parmi les sources du dossier.


Le principal enseignement dépasse finalement le cas du blé dur : anticiper une transition, c’est expérimenter suffisamment tôt et construire en même temps la production agricole, la transformation et les marchés capables de la valoriser.
 
Emmanuel VANZEVEREN

Codirecteur Wagralim
Expert in Food & Sensory Sciences


Pour aller plus loin

qui rassemble les résultats agronomiques, techniques et économiques LIEN

, qui permet de suivre l’évolution des essais et recommandations LIEN

relatifs au projet « Soutenir le développement d’une nouvelle filière basée sur la production de blé dur en Wallonie » ;  Documents consultables sur le site web du CRA-W :   https://www.cra.wallonie.be/fr/ble-dur ou sur Walakis

rassemblés dans le dossier de clôture.

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