Entretien avec Sébastien Dumont de Chassart, dirigeant de RRA
Dans la course à l’innovation agricole, les biosolutions suscitent un intérêt croissant. Biostimulants, biopesticides ou solutions issues du vivant promettent de réduire la dépendance aux intrants chimiques tout en préservant les rendements. Mais entre la découverte scientifique et l’arrivée sur le marché, un acteur reste incontournable : la réglementation.
Pour Sébastien Dumont de Chassart, dirigeant de RRA – Redebel Regulatory Affairs, la question réglementaire est aujourd’hui l’un des facteurs déterminants du succès – ou de l’échec – d’un projet.

« Anticiper le réglementaire dès le départ peut faire la différence entre un projet qui aboutit… et un projet qui s’arrête. » Sébastien Dumont de Chassart, RRA
Installée en Belgique, RRA est une société spécialisée dans le conseil stratégique et réglementaire, forte d’une cinquantaine de collaborateurs. L’entreprise accompagne les acteurs du secteur sur trois grands cadres réglementaires : la protection des plantes (conventionnelle, biosolutions et fertilisants), les biocides et la réglementation REACH relative aux substances chimiques.
Dans le domaine des biosolutions, RRA intervient principalement sur les biopesticides et les biostimulants, avec un objectif clair : aider les entreprises à transformer leurs innovations scientifiques en produits réellement commercialisables.
Anticiper pour éviter les impasses
Dans le développement d’une biosolution, l’erreur la plus fréquente consiste à aborder les questions réglementaires trop tardivement. Beaucoup d’entreprises concentrent d’abord leurs efforts sur des investissements de générations de données scientifiques ainsi que de l’efficacité du produit, multipliant les essais et les analyses.
Or ces données ne sont pas toujours nécessaires ni exploitables d’un point de vue réglementaire.
« Nous voyons régulièrement des entreprises qui ont investi énormément dans des essais. Mais comme les études n’ont pas été réalisées selon les bonnes guidances, elles ne peuvent pas être utilisées dans un dossier d’homologation. »
Résultat : des investissements parfois considérables deviennent inutilisables.
Pour éviter ces situations, RRA accompagne les entreprises dès les premières phases du projet. La première étape consiste à analyser la stratégie du porteur de projet : quel type de produit est développé, quelles cultures sont visées, quels marchés sont ciblés.
Sur cette base, les experts réalisent une “data gap analysis”, une cartographie complète des données scientifiques nécessaires pour obtenir une autorisation de mise sur le marché.
Cette approche permet d’identifier les études à réaliser, leur coût et leur calendrier.
« L’objectif est de donner une feuille de route claire. Cela permet aux entreprises d’anticiper les investissements et de réduire les risques. »
Start-up, PME et multinationales
Le portefeuille de clients de RRA reflète la diversité du secteur. L’entreprise travaille aussi bien avec des start-up, des spin-off et des PME qu’avec de grandes multinationales.
Aujourd’hui, une part importante de son activité concerne les entreprises qui développent de nouvelles matières actives d’origine naturelle.
« C’est particulièrement stimulant », explique Sébastien Dumont de Chassart. « Ces projets contribuent directement à la transition vers des solutions plus durables. »
Actuellement, l’entreprise suit une quinzaine de dossiers liés à des matières actives naturelles, à différents stades de développement.
Le défi européen
Si l’Europe reste un marché majeur pour les biosolutions, la réglementation y est particulièrement exigeante. Pour une nouvelle matière active, le processus d’autorisation peut s’étendre sur sept à dix ans, auxquels s’ajoutent encore plusieurs années pour l’autorisation des formulations commerciales.
Et les délais ne sont pas le seul obstacle.
“Les autorités peuvent également accumuler du retard dans l’évaluation des dossiers, tandis que la réglementation évolue régulièrement. Dans certains cas, de nouvelles exigences apparaissent en cours de procédure, obligeant les entreprises à réaliser des études supplémentaires.”, une situation qui peut fragiliser certains projets.
Regarder au-delà de l’Europe
Face à ces contraintes, de nombreuses entreprises adoptent une stratégie internationale. Elles continuent à viser le marché européen, mais développent en parallèle leurs activités dans d’autres régions du monde.
Le Brésil constitue aujourd’hui un exemple emblématique.
« Les procédures réglementaires y sont beaucoup plus rapides et moins coûteuses, alors que le marché agricole est comparable à celui de l’Europe. »
Pour les entreprises, cette stratégie permet de générer des revenus plus rapidement et d’accumuler de l’expérience sur leurs produits avant d’aborder le marché européen.
Une réglementation en évolution… mais encore incomplète
Le cadre réglementaire européen évolue progressivement. L’introduction de réunions de pré-soumission entre entreprises et autorités constitue par exemple une avancée importante, permettant d’échanger en amont sur les dossiers.
Mais un problème majeur demeure : l’absence de cadre réglementaire spécifique aux biosolutions.
Aujourd’hui, ces produits doivent répondre aux mêmes exigences que les solutions chimiques traditionnelles, malgré des modes d’action souvent très différents.
« Un cadre réglementaire adapté aux biosolutions serait une étape clé pour accélérer leur développement. »
Grâce aux travaux entrepris par tout le secteur avec le soutien des associations professionnelles, les choses semblent évoluer « lentement » avec la proposition « Omnibus » publiée fin 2025 qui permet d’entrevoir des pistes positives pour tous.
La force des écosystèmes
Dans ce contexte complexe, les écosystèmes d’innovation jouent un rôle essentiel. Des initiatives comme Wagralim et son groupe AgriBioCare permettent de rassembler entreprises, centres de recherche et universités autour d’une même dynamique.
Ces réseaux facilitent le partage d’expérience et la collaboration entre acteurs confrontés à des problématiques similaires.
“Ils permettent aussi de porter une voix collective auprès des autorités, un élément essentiel pour faire évoluer les cadres réglementaires” nous confie Sébastien Dumont de Chassart.
Une transition progressive
Pour lui, les biosolutions vont continuer à se développer dans les années à venir. La pression environnementale, les attentes sociétales et l’évolution des pratiques agricoles devraient accélérer cette dynamique.
Mais la transition ne sera pas radicale.
« Les biosolutions ne remplaceront probablement jamais totalement les solutions chimiques. L’enjeu sera plutôt de combiner différentes approches pour construire une agriculture plus durable et plus résiliente. »
Dans cette transformation en cours, la réglementation ne sera pas seulement un cadre à respecter. Elle pourrait aussi devenir l’un des leviers majeurs de l’innovation agricole.
Cet article fait partie du Dossier "Wagralim en soutien à l'écosystème des Biosolutions". Retrouvez les autres articles :
